Les élus s’émeuvent à Treffiagat, charmante commune littorale du Finistère, fin 2024. Après des mois d’études, pour la première fois dans l’histoire de l’hexagone, sept maisons vont devoir être rasées, la faute à l’érosion du littoral accélérée par le changement climatique. Les habitants vont être expropriés. Une première en France, et une image brutale de ce que la maladaptation d'un territoire au changement climatique peut engendrer.
L’impact humain de plus en plus visible
Sur place, Ouest-France et Le Télégramme chroniquent l’affaire, plusieurs mois durant, rapidement rejoints par Ici et France 3. Le dossier est repris dans d’autres éditions, puis évoqué par des experts dans les colonnes des deux journaux locaux à l’occasion de forums sur l’adaptation à l’érosion. D’ailleurs, les journalistes n’avaient pas attendu cette décision pour aborder les enjeux d’érosion sur le littoral du Sud Finistère, en proie au phénomène depuis des années.
Pendant des semaines, la PQR tient la ligne. Quelques nationaux, souvent des médias assez spécialisés comme Politis ou Reporterre, font également le déplacement. D’autres suivent, de très loin, via des dépêches de l’Agence France Presse. Jusqu’à la destruction fatidique des deux premières maisons, vendredi 6 juin 2025. Le moment est difficile. Les télévisions nationales ont fait le déplacement.
Ils est important que les journalistes fassent le lien entre les évènements à venir et le changement climatique.
Les exemples ne manquent pas. Lorsque la crise du climat, ou celle de la biodiversité, frappent les territoires, la presse locale en est généralement le premier écho.
« Ce qui est un défi mais qui est intéressant pour les journalistes, c'est que les conséquences du changement climatique commencent vraiment à se voir », estime Maxime Thuillez. Créateur du podcast The Greenletter club, un catalogue d’interviews fleuves d’experts et d’expertes de l’environnement, il dispense depuis 2023 des formations sur la crise climatique à des journalistes, la plupart du temps en presse locale. Il est notamment intervenu auprès de L’Union, de Sud Ouest ou d’Ouest-France.
« Depuis 2020, on voit que l’ampleur de l’impact du changement climatique a changé. Pour moi, les médias locaux ont une importance particulière, car ils vont être les vigies de ce changement. Il est donc d'autant plus important que les journalistes sur place comprennent et fassent le lien entre les événements qui vont advenir et le changement climatique. » Pas évident, alors que les cartes de presse avec un bagage scientifique ne courent pas les rues – et encore moins les locales.
Un visage familier à la crise
Si la presse locale n’a pas le monopole des territoires, les journalistes de PQR ont le luxe de les vivre au quotidien. Une situation souvent critiquée, pour la connivence présumée qu'elle pourrait entraîner avec le tissu politique ou économique local. Mais qui s’avère être un atout, sur les sujets ayant trait à la crise environnementale.
Quand nos lecteurs sont indondés, nos journalistes le sont aussi.
Stéphanie Zorn, rédactrice en cheffe de La Voix du Nord, en est persuadée. En 2023 et en 2024, sa rédaction s’est mise en branle-bas de combat, alors qu’une partie du Pas-de-Calais connaissait des inondations historiques. « Nos journalistes vivent sur les territoires, avec les gens. Quand nos lecteurs sont inondés, nos journalistes le sont aussi. C'est ça, la force d'un quotidien régional. Cette proximité, qui nous permet de vivre, de ressentir, et de témoigner de ce qu'on vit dans les territoires, et pas qu'à Paris. »
C’est en partie ce qui a motivé la création d’En quête de demain, un supplément de seize pages, publié deux fois par an, autour de la crise environnementale. Lancé en 2021 par l’entreprise Sparknews, le dispositif a fait des émules, puisqu’une cinquantaine de rédactions y adhère désormais.
Un réseau de veille fourmillant
À travers lui, des journalistes de la France entière abordent à l’échelle de leur territoire, généralement par le prisme du journalisme d’impact, des questions d’environnement qui résonnent à l'échelle nationale. « Il y avait cette idée, au lancement du supplément, qu’il se passe plein de choses dans toutes les régions de France, qui mériteraient d’être connues ailleurs, explique Lucas von Thumen, qui travaille depuis plusieurs années sur le dispostif. Et il n'y a pas forcément ce croisement entre la création de contenus et les régions… »
Sparknews constitue ainsi un archipel de rédactions locales, de médias en médias, qui permet d’assurer un maillage quasi exhaustif de la France et de la manière dont elle tente de s’adapter aux conséquences du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité.
En étant diffusé à travers tous les titres de PQR, ce supplément touche un large public, lui présente une vision plus globale de la situation. « La presse qui parle à tout le monde, partout sur le territoire, c'est la PQR. Non pas que les médias nationaux ne le fassent pas, mais dans son traitement de l'information et ce qu'elle fait, la plus proche des gens, c'est elle. » 63% des Français font confiance à la presse locale pour les informer, selon le baromètre La Croix-Verian-La Poste.
Reste à trouver la bonne recette
Jean-Denis Renard, grand reporter spécialisé sur les questions d’environnement pendant 17 ans – il a récemment changé de poste –, partage cette conviction. « C'est en allant au plus près des gens dans leur cadre de vie qu'on est à même de leur parler de choses qui les intéressent. Il faut jouer cet échelon local, car nul autre que nous n’est équipé pour le faire. »
« C'est vraiment hors de question de ne parler que des glaciers qui s’effondrent, ajoute Stéphanie Zorn, de la Voix du Nord. Il se passe plein de choses localement et d'ailleurs, notre région, le Nord-Pas-de-Calais, est celle en France où les risques sont les plus importants. Donc, on est complètement légitimes. »
Il faut jouer cet échelon local, nul autre que nous n'est équipé pour le faire.
Alors que la prise de conscience collective face à la catastrophe environnementale semble tarder à émerger, et que les signaux d’alarme ne suscitent pas les bouleversements systémiques nécessaires à l’adaptation, la presse locale est en mesure de jouer un double rôle. Raconter ces bouleversements, qui touchent chaque commune du territoire. Et tenter de créer du commun, d'amener à agir, face à une urgence d’ordre systémique.
Un véritable défi, pour des journalistes souvent en désaccord sur la bonne manière d’informer sur l’environnement.