Si la presse locale tente d’adapter ses pratiques pour mieux traiter l’urgence environnementale, elle continue d’émettre chaque année autant de gaz à effet de serre que 32 000 Français.
Responsable engagement et développement durable du groupe Sipa Ouest-France, Julie Quintard est à l’initiative d’un groupe de réflexion autour de la responsabilité sociale des entreprises de presse (RSE), qui fédère l’intégralité des titres de la presse quotidienne régionale (PQR), de la presse hebdomadaire régionale (PHN) et de la presse quotidienne nationale (PQN). Elle en assure la coprésidence depuis sa création il y a trois ans.
300 000 t eCO₂ sont produites chaque année par la PQR
Elle revient sur les pistes explorées pour décarboner la presse locale – livraison du papier en train, mutualisation des bâtiments –, mais aussi sur la nécessaire vigilance face au déploiement de l’intelligence artificielle.
En quoi consiste ce groupe de réflexion autour de la décarbonation de la presse ?
Julie Quintard : Il y a trois ans, nous avons créé, avec l'Alliance de la presse d'information générale, un groupe de travail RSE qui regroupe l'ensemble des homologues du secteur de la presse, PQR, PQN et PHR.
Peu importe la maturité RSE des groupes de presse, l'idée était d’embarquer tout le monde, d'échanger sur les bonnes pratiques du secteur afin que les bonnes idées des uns servent celles des autres. On se retrouve quatre fois par an, pour échanger autour du numérique responsable, de l’accessibilité de l’information, de la décarbonation de la distribution et de l'industrie… Sur les sujets liés à l’environnement et plus largement à la RSE, les entreprises de presse ne sont pas en concurrence, nous allons tous dans la même direction !
Depuis quand la presse locale se préoccupe-t-elle de son impact sur l’environnement ?
Il y avait des préoccupations environnementales avant la création de ce groupe, mais ça s'est beaucoup accéléré ces dernières années. Je suis responsable engagement et développement durable à Sipa Ouest-France depuis quatre ans, sur ce poste à 100 %, mais ça n’est pas toujours le cas de mes homologues. Certains font en même temps le market et l'innovation. Ils ne peuvent pas traiter correctement le sujet.
À quel point la PQR est-elle émettrice de gaz à effet de serre ?
L’ensemble de la PQR émet chaque année 300 000 tonnes d'équivalent CO₂. C’est autant que 32 000 français pendant un an. Nous l'avons calculé et aujourd'hui, on a une trajectoire de décarbonation commune à l'ensemble de la PQR, qui consiste à diminuer nos émissions de 4,2 % par an.
- 4,2 % C'est l'objectif annuel de baisse des émissions de gaz à effet de serre de l'ensemble de la PQR
300 000 tonnes, c'est beaucoup en termes de carbone, mais en même temps, nous avons un impact fort sur la vie démocratique des gens qui nous lisent (N.D.L.R : 43 millions de Français chaque mois). Et nous avons un rôle à jouer en tant que groupe de presse, qui est notamment de faire comprendre les enjeux du dérèglement climatique, de montrer les solutions, les initiatives qui existent. En somme, donner les clés au lecteur pour qu'il puisse se faire sa propre opinion et agir lui-même.
Les principaux postes d'émissions de la PQR sont le fret et le papier. Entre 2021 et 2023, Sipa Ouest-France, à titre d’exemple, a réduit de 20 % son empreinte carbone. Jusqu’où est-il possible d’aller ?
Nous avons pris un peu d’avance sur nos prévisions de décarbonation. Il faut arriver à conserver notre avance, car là, nous avons fait les pourcentages les plus faciles. Maintenant, il va falloir être capable de s’occuper du reste.
Et comment investir pour la décarbonation, alors que la plupart des titres de presse locale sont dans une situation économique souvent précaire ?
Les enjeux de RSE et les enjeux budgétaires vont souvent de pair. Par exemple, si on allonge la durée de vie de nos équipements numériques, qu’on achète des téléphones reconditionnés, nous réduisons les frais tout en réduisant nos émissions.
Sur le bâtiment, on va regrouper certaines petites rédactions où il y a peu de journalistes dans des espaces de coworking. Ou bien, à Angers par exemple, Sipa Ouest-France prévoit de regrouper dans un seul bâtiment, cet automne, Le Courrier de l’Ouest, Ouest-France et Aditi (N.D.L.R. : la régie publicitaire du groupe).
Qu’est-il possible de mettre en place pour réduire ces émissions ?
Notre promesse à Ouest-France, c’est de livrer le journal avant 7 h 30 dans la boîte aux lettres de l'abonné, chaque matin. Depuis deux ans, nous essayons d’en profiter pour récupérer les journaux déjà lus auprès du lecteur ! Ça fait le circuit de logistique inversé. Là où nos camions rentraient à vide, ils reviennent à plein avec des déchets. Et nous, on les recycle en circuit court. La Voix du Nord s’est emparée de ce projet, tout comme Ebra, Sud Ouest ou la Dépêche. Le fait d’en parler entre nos groupes, d’échanger là-dessus, ça crée une cohérence. Aujourd’hui, au sein de Sipa Ouest-France, on récupère 35 % des journaux qu’on diffuse.
1 bobine de papier sur 3 Devrait être livrée en train en 2025, selon les objectifs de Sipa Ouest-France
Un autre gros projet de décarbonation, c’est la livraison de nos bobines de papier. On en fait livrer une partie en train ; en 2024, c’était 10 % de nos bobines, en 2025 l’objectif est d’atteindre les 35 %. Elles nous viennent de l’est de la France, chez le dernier papetier français.
Nous travaillons aussi au niveau du parc automobile, même si chez Ouest-France ça n’est pas un gros poste d’émissions. Nous fournissons des vélos électriques à toutes les rédactions, pour permettre d’autres mobilités. Souvent, les voitures sont aussi des éléments RH, de rémunération, statutaire. Parce que tu es directeur, tu as une voiture, peu importe si tu en as vraiment besoin dans ton travail.
Peut-on espérer que la presse locale atteigne un jour la neutralité carbone ?
Mon ambition c’est, un jour, de ne plus avoir de travail ! Mais je pense que nous aurons toujours des choses à faire et que nous pourrons toujours nous améliorer. L’idée, d’un point de vue organisationnel, c'est que tous les services du groupe s’emparent de la question, et qu’il n’y ait plus besoin de piloter tout ça, que tout soit complètement intégré dans les projets.
L’intelligence artificielle est un gouffre écologique, dans lequel s’engage la presse locale.Comment maîtriser, à l’avenir, l’impact sur l’environnement de ce nouvel outil ?
Chez Sipa Ouest-France, aucun projet autour de l'IA ne sort sans qu'il y ait un comité d'évaluation, réunissant différents métiers, pour dire : « Ok, on y va, on n'y va pas ». J'en fais partie depuis le départ pour justement avoir ce regard RSE, notamment sous le prisme de gestion des ressources pour faire fonctionner cette IA.
Il faut se questionner sur le vrai sens de l'IA.
L’une des premières questions, c’est de savoir si ça va réellement être utile. Car à force de lancer des choses, il y en a peut-être qui ne vous pas servir. Est-ce qu’on le fait pour être les premiers à le faire ou parce que c’est vraiment intéressant ? Au-delà de l’impact environnemental, il faut se questionner sur le vrai sens de l’IA.