La PQR se cherche au vert

« Je me suis souvent senti seul » : la longue prise de conscience écolo de la presse locale

Pendant des années, parler d’environnement dans les rédactions locales a été difficile. Taxés de militantisme par une chefferie et des collègues parfois peu sensibles au réchauffement climatique, les journalistes spécialisés ont dû faire preuve de ténacité. La faute, en partie, à un manque de formation, et à une prise de conscience difficile. Si la situation change, ils et elles restent vigilants face au retour de bâton.

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Dans un amphithéâtre de la Gaîté lyrique, le 10 janvier 2024, à Paris. Une tripotée de journalistes s’est réunie pour célébrer le deuxième anniversaire de la charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique. La plupart viennent de la capitale, ou à défaut travaillent pour des médias nationaux.

Xavier Benoit, localier à La Nouvelle République, est l’un des quelques représentants de la presse quotidienne régionale. Autour de lui, dans la salle, toutes et tous sont convaincus de l’urgence à agir face à la crise du vivant et du climat. De quoi changer du quotidien que le fait-diversier de Poitiers a connu, des années durant.

Des journalistes isolés

Car pendant très longtemps, parler d’environnement en presse locale a été très difficile. Le rapport Meadows et les réunions du Giec n’y ont pas fait grand-chose : la question du réchauffement climatique, pour ne citer qu’elle, était jusqu'à peu réservée à quelques originaux, souvent taxés de militantisme.

J'ai eu de très grosses périodes de remise en question, sur la manière dont je concevais ma profession. Xavier Benoit, journaliste

« Je me suis senti extrêmement isolé », se remémore Xavier Benoit. Sensible au sujet depuis toujours, c’est en partie pour faire face à son anxiété qu’il s’évertue, en parallèle de son portefeuille officiel, de couvrir les sujets liés environnement.

Il précise. « Pendant des années, je passais pour l’écolo de service, le gars qui ramène ça en boucle. C’est encore le cas d’ailleurs ! J’ai eu des grosses périodes de remise en question, de doute, sur la manière dont je concevais ma profession. »

Un manque de compréhension

Xavier Benoit n’est pas le seul journaliste sensible aux sujets environnementaux à avoir fait face à des collègues peu amènes. Jean-Denis Renard a couvert l’environnement pour le compte du quotidien Sud Ouest de 2007 à début 2025. Pendant des années, le sujet est resté marginal, bien moins prestigieux que l’économie ou le social.

On a l'impression de parler de quelque chose d'extrêmement compliqué. Jean-Denis Renard, journaliste

En cause, entre autres : un manque de compréhension des rédactions. « Il y a un vrai problème de formation initiale des journalistes sur les questions de science, en tout cas dans ma génération. Dès qu’on aborde ça, on a l’impression de parler de quelque chose d’extrêmement compliqué ! »

Au point de tendre, parfois, les choses avec sa rédaction en chef. « À la fin des années 2000, au début des années 2010, j’avais le droit au dédain de la chefferie par rapport à ces thématiques environnement. J’étais face à des gens qui pensaient que si on ne faisait pas parler des climatosceptiques, c’était du monosourcé ! ll a fallu un changement de génération. À Sud Ouest, mais aussi dans toutes les autres rédactions, en local comme en national. »

Un renversement de situation

S’il a fallu du temps pour que la presse prenne acte du consensus scientifique autour de la responsabilité humaine du changement climatique, les choses s’arrangent aujourd’hui, petit à petit. Xavier Benoit voit notamment les formations à l’environnement, dispensées dans à peu près tous les groupes de presse locale dorénavant, comme une forme de reconnaissance de la part de la profession. « J'ai été très content de voir arriver ces formations, ça m'a beaucoup rassuré. Je me suis senti légitimité, ça m’a donné raison sur le fait qu’il fallait vraiment qu’on traite ces questions. »

En plus des formations, une nouvelle génération de localiers arrive. Ils et elles sont de plus en plus nombreux à voir l’urgence environnementale comme une priorité. C’est le cas de Rachel Pommeyrol. Sortie d’école en 2018, elle travaille depuis sept ans à La Voix du Nord. Elle est aujourd’hui adjointe au pôle d’édition à Douai et référente environnement du journal. « Chez nous, tout le monde est vraiment pris dans ce mouvement, c’est super positif. »

C'est l'un de mes combats, je réaffirme encore et encore que ce qu'on fait, ça n'est pas du militantisme. Rachel Pommeyrol, journaliste

Une journée par semaine, elle est ainsi détachée sur la verticale environnement. Elle n’a pas eu à se battre pour faire émerger la question dans les pages de son journal, même si elle a eu vent de récits similaires à ceux de Xavier Benoit ou Jean-Denis Renard.

Attention au retour de bâton

Néanmoins, cette étiquette de militante, Rachel Pommeyrol continue de s’en méfier. « C'est l'un de mes combats, je réaffirme encore et encore que ce qu'on fait, ce n'est pas du militantisme. C'est juste la base de notre métier de journaliste : aller interroger les faits, multiplier les interlocuteurs et ne pas se contenter du discours qui nous est donné. On parle vraiment de l'intérêt de nos lecteurs, de leur santé, de leur économie, de leur avenir et de celui de leurs enfants. »

Alors que les politiques publiques en matière d’écologie semblent reculer, du détricotement des ZFE à la réintroduction de certains pesticides, les journalistes qui ont connu l’environnement comme parent pauvre des rédactions restent méfiants. « Ça ne va pas encore assez vite au regard de l’urgence, estime Xavier Benoit. Il manque encore, je crois, une prise de conscience générale. »

Difficile, qui plus est, de maintenir la dynamique. « Le changement climatique, c’est vertigineux et dès fois, je me demande en vertu de quoi, moi, journaliste en PQR, je me sens plus légitime qu'un autre à parler de tout ça. On n’est pas des chevaliers blancs. »