On connaît depuis peu, grâce à une enquête Ifop publiée par We Demain, le « Français moyen ». Aurélie Martin, 42 ans, habite en périphérie d'une ville. Elle est employée. Le trait est épais, mais on le comprend assez vite : Aurélie Martin correspond peu ou prou, et c’est bien pratique, au lecteur moyen de la PQR sur Internet. Sauf qu’elle cause des cheveux blancs aux journalistes spécialistes de l’environnement : Aurélie Martin semble en avoir marre, des articles qui traitent du changement climatique.
Trop de mauvaises nouvelles
« Les papiers environnement ne font pas de bonnes statistiques. Nous constatons que les gens ne lisent plus tout ce qui est infos anxiogènes et rapport d’experts », analyse Yves Gourmelon, pilote du pôle chaud chez Ouest-France et instigateur de la charte environnement du groupe. « Ce qui peut marcher, ce sont les bonnes histoires, mais globalement, ça coince dès qu’il y a l’étiquette environnement. » De quoi faire grincer des dents, pour cette presse locale qui, soucieuse de bien faire après des années sans trop se soucier des questions environnementales, a décidé de se verdir.
La piste la plus évidente, que privilégient la plupart des journalistes qui travaillent sur la question, est celle de la fatigue informationnelle qui, sur le volet environnemental peut-être plus que sur les autres, accable le lectorat. Un Français sur deux souffrirait ainsi d'infobésité, selon la fondation Jean-Jaurès.
Globalement, ça coince dès qu’il y a l’étiquette environnement.
Xavier Benoit, qui cumule les casquettes de fait-diversier et de journaliste environnement à la Nouvelle République, voit en ce manque de succès un paradoxe. « On vend des journaux sur les faits divers et la justice, sur les morts qu'on peut annoncer dans le journal. Et pourtant sur l’environnement, les lecteurs ne viennent plus, à force qu’on leur annonce la fin du monde. L'humain n'est pas fait pour apprendre que des mauvaises nouvelles. On est sur une ligne de crête où à la fois, il faut qu'on informe sur ce qui se passe de manière factuelle et en même temps, il ne faut pas tomber dans un côté trop anxiogène. » Une posture complexe à tenir.
Se mettre à dos son lecteur
Difficile, en sortant du travail, de se plonger dans l’avenir climatique qui promet de mettre à rude épreuve notre société. Il est coûteux de se confronter aux conséquences, jour après jour, de nos activités sur les écosystèmes.
Par ailleurs, le public traditionnel de la presse quotidienne régionale n’est pas celui de la presse nationale. « Se préoccuper d'environnement à Sud Ouest, ça n’est pas du tout comme au Monde ou chez Libé, avec un lectorat CSP+, majoritairement à gauche, qui a fait des études et reste convaincu de l'urgence à agir », estime Jean-Denis Renard, longtemps plume de Sud Ouest sur les enjeux d’environnement. « Chez Libé, chez Le Monde, chez Mediapart, parler d’environnement, c'est surfer sur les préoccupations de son lectorat (1) », ponctue Jean-Denis Renard.
Un certain nombre de lecteurs nous demande de ne pas trop en faire.
Cela explique en partie les réticences qu’ont pu avoir certains journaux à se plonger dans la crise environnementale. Parler d’environnement devient rapidement un risque pour certaines rédactions locales : celui de se mettre à dos son lecteur, l’intérêt pour la crise climatique variant en fonction des catégories socioprofessionnelles.
Rémi Monnier, aujourd’hui médiateur chez Sud Ouest, a pris part aux discussions pour l’instauration d’une charte, en 2022. Il le rappelle : un journal doit avant tout intéresser ses lecteurs, ne serait-ce que pour assurer sa survie. « On est toujours tiraillé entre prêcher la bonne parole si j’ose dire, et quand même aller vers les sujets qui intéressent les gens. Sur l’environnement, il y a un certain nombre de lecteurs qui nous demande de ne pas trop en faire. On est un journal généraliste, et il faut en donner un peu à tout le monde. »
Stéphanie Zorn, rédactrice en cheffe de La Voix du Nord, complète. « Il faut parler d’environnement, c’est très important. Il faut systématiquement garder la question en tête, mais il ne faut pas que ça prenne le pas sur le reste. »
Le journalisme de solution, une réponse à l’anxiété…
Pour tenter de répondre à ces constats, les rédactions locales ont trouvé une parade qui, a priori, tombe sous le sens : le journalisme de solution. « À La Voix du Nord, nous voulons traiter au mieux cette question sans être donneurs de leçons, sans être négatifs, en essayant de partir des solutions du territoire », détaille Stéphanie Zorn.
La plupart des rédactions locales jouent sur ce tableau, les distinguant des principaux médias nationaux. Sur le site de Sud Ouest, la rubrique Déclic s’affiche en grand dans la barre de navigation. Objectif revendiqué : être « proactifs dans la lutte contre l’éco-anxiété en favorisant la mise en avant des initiatives et des engagements pour la protection de l’environnement et contre le dérèglement climatique ».
Le groupe Ebra, mastodonte de la presse locale dans l’Est de la France, fait le même pari et propose depuis 2020 un supplément mensuel, Ici on agit, axé exclusivement sur le journalisme de solution. Chez Nice Matin, les « dossiers solution » sont largement tournés autour de la crise environnementale. Dans à peu près toute la PQR, les dispositifs de couverture de l’environnement tentent de redonner le sourire.
… ou un renoncement ?
« Au départ, je pensais qu’en faisant beaucoup de papiers pédagogues, les gens finiraient par comprendre et agiraient », justifie Yves Gourmelon. « Sauf que si tu laisses le lecteur dans son coin avec son écoanxiété, il finit par revenir dans le déni. Les solutions doivent être envisagées à l'échelle structurelle, mais aussi collective. C'est pour cela qu'on mise beaucoup sur la pédagogie. On doit parler d’environnement tout le temps, dans toutes nos thématiques, mais de façon plus incitative, pour que les gens aient envie d’agir. » L’approche fait plutôt l’unanimité. Mais de l'aveu même d’Yves Gourmelon, elle pêche : journalisme de solutions ou non, chez Ouest-France, la mayonnaise ne prend pas.
Jean-Denis Renard fait d’ailleurs partie des quelques journalistes à ne pas voir cette méthode d’un très bon œil. S’il ne nie pas l’importance de parler des initiatives qui clairsement le territoire, il craint que cela détourne le lecteur de l’enjeu systémique. « Pour moi, c'est un effet de la contamination d'une idéologie libérale capitaliste de droite. C'est une forme de capitulation par rapport à la pensée dominante qui, tout en affirmant que le changement climatique est très grave, tient à ce que le modèle politico-économique dominant continue sa course implacable. »
Yves Gourmelon relativise tout de même. « On reste journalistes ! Quand un rapport sort, on le sort. On continue de donner les faits. Est-ce qu’il va y avoir une crise ? Oui. Est-ce que ça va être compliqué ? Oui, c’est certain. Mais notre rôle, c’est d’offrir des solutions, de rappeler qu’elles existent, qu’elles sont dans les rapports du GIEC. »
Le Nord, terre d’environnement
Pour une fois, c’est au Nord que le ciel semble le plus dégagé. À en croire Stéphanie Zorn, la rédactrice en cheffe de la VDN, la question de l’écologie n’y agit pas comme un repoussoir. « Nos contenus liés à l’environnement intéressent beaucoup plus que ce que nous espérions. Nous avons une bonne trentaine de newsletters à la Voix du Nord, et l’une de celles qui enregistre le taux d'ouverture le plus important, c'est celle sur l'environnement. »
Par ailleurs, la verticale environnement sur le web cumulerait, chaque mois, entre 350 000 et 450 000 vues. « Des bons chiffres », pour Rachel Pommeyrol, référente environnement. Qu’elle explique par un intérêt du lecteur, particulièrement intéressé par ces sujets dans le Nord et le Pas-de-Calais. « On a lancé la verticale pendant les inondations de 2023 et 2024, raconte Rachel Pommeyrol. Donc forcément, ça a très bien pris. Et sur la longueur, elle est très stable. »
Est-ce suffisant pour expliquer une telle différence entre la Voix du Nord et ses confrères de Bretagne ? La piste est en tout cas solide : selon le baromètre 2024 de l’Ademe, « ne jamais avoir subi sur son lieu d’habitation les conséquences des désordres climatiques détermine le pourcentage de scepticisme le plus élevé » parmi la population. À l’inverse, 47 % de la population ayant « parfois subi les conséquences de désordres climatiques » est convaincue de sa réalité, facteur déterminant dans la priorité qu’elle accorde, ou non, au sujet. Il est vraisemblable que ces facteurs puissent avoir un impact sur la propension de la population susceptible de lire des articles traitant d’environnement. Selon le cabinet d’analyse de risques australien XDI, les Hauts-de-France seraient la région la plus exposée au changement climatique en France.
L’analyse reste néanmoins à approfondir : pour réellement comprendre la différence de réceptivité des territoires aux articles locaux traitant de la crise environnementale, des études approfondies seraient nécessaires. Par ailleurs, la différence peut simplement se situer dans les stratégies de communication déployées par les médias. Il peut également s’agir d’un mix de tout cela. Enfin, il serait judicieux de se pencher sur la manière dont les algorithmes des réseaux sociaux mettent, ou non, en avant des articles traitant d’environnement dans les timelines des lecteurs. En somme, explorer de manière exhaustive cet enjeu, absolument central, mériterait un autre travail d’enquête à part entière.
Une rubrique environnement en print et un groupe de réflexion
Face au succès constaté, La Voix du Nord a décidé de revenir sur ses positions passées, elle qui refusait jusqu’ici de mettre en place une charte environnement. Une charte environnement est en cours de rédaction. « L'ancienne rédaction en chef n'était pas hyper emballée par les chartes qui existaient à l'époque », explique Stéphanie Zorn. « J’ai écouté la rédaction, qui était en demande. »
Cerise sur le gâteau : pour la première fois dans la presse locale, la Voix du Nord s’apprête à créer une rubrique dédiée dans le journal papier. Elle reviendrait une fois par semaine, comme une déclinaison de la verticale sur le web.
Du côté d’Ouest-France aussi, on s’agite. « On considère qu’il faut qu’on balaie devant notre porte », concède Yves Gourmelon. Depuis un an, une dizaine de journalistes du groupe se penchent donc sur la question : comment inventer de nouveaux récits ? « L’idée est de réfléchir à comment raconter, comment parler d'environnement, comment amener les gens à s'intéresser à cette thématique », précise le chef du pôle Planète. Un chantier compliqué, qui ne rendra pas ses conclusions avant plusieurs mois. « Mais c’est fondamental si on souhaite parvenir à toucher un maximum de lecteurs », se convainc-t-il.
(1) Dans une étude réalisée par l’organisation Les français parlent climat auprès d’un panel représentatif de 4000 personnes, les cadres et professions intermédiaires (CSP+) sont 32 % à placer l’environnement et le climat parmi leurs trois priorités, contre 25 % des ouvriers et employés. Dans son baromètre 2024, l’Ademe (agence de la transition écologique), relève que 53 % des CSP+ sont convaincus de la réalité du changement climatique et de son origine humaine, contre 26 % des artisans, commerçants et chefs d’entreprise ou 36 % des ouvriers. On sait qu’un certain nombre de quotidiens nationaux de référence comme Le Monde ou Libération touchent particulièrement un lectorat CSP+. À titre d’exemple, au premier semestre 2025, 51 % du lectorat print du Monde et de Libération est issu d’une CSP+. C’est le cas de 32 % du lectorat de Sud-Ouest, de 25 % de celui de la Voix du Nord (Classement audience One Next global 2025 S1). Les deux études soulignent que ce phénomène est amplifié par l’âge ; puisque le niveau d’éducation, également clef dans l’appréhension du changement climatique, est plus faible chez les catégories plus âgées, par ailleurs principales consommatrices de la presse locale format papier. Enfin, le positionnement politique à gauche de ces médias de référence favorise le développement d’un lectorat ouvert aux questions environnementales. « Le positionnement idéologique gauche / droite génère toujours des différences sensibles : 68 % des française de gauche se disent convaincus de la réalité du changement climatique ; à droite, ce pourcentage est de 31 % », indique l’Ademe.